Biella, le fil juste
Pourquoi nous filons en Italie du Nord, à mille trois cents mètres d'altitude, ce que personne ne voit dans le pull qu'on porte.
On parle souvent de laine. Rarement de l'eau qui la lave. À Biella, dans le Piémont, l'eau qui descend des Alpes a une dureté particulière — pauvre en calcaire, riche en oxygène — qui permet de fixer la couleur sans agresser la fibre. C'est ce qu'on appelle, dans le métier, une eau filière. Toutes les grandes maisons italiennes du textile sont nées le long de la Sessia ou du Cervo, pour cette raison.
Nos lainages viennent de deux mille fileurs. Reda, fondé en 1865, qui travaille pour Tom Ford, Brioni, et qui possède sa propre exploitation lainière en Nouvelle-Zélande. Vitale Barberis Canonico, plus ancien encore — 1663 — qui livre Loro Piana et Cesare Attolini. Nous prenons chez eux nos draps de laine pour les manteaux, et leur cachemire deux fils pour les pièces de maille structurées.
Le drap napolitain de notre Pièce N°III, le manteau double, sort d'un métier Reda en pure laine vierge avec un grammage de sept cent quarante grammes au mètre carré. Pour comparaison, un manteau d'entrée de gamme tourne autour de quatre cents grammes. La différence se sent à la main, mais surtout dans la durée — un drap dense ne s'effilochera pas après cinq saisons.
Nous demandons systématiquement la traçabilité complète. Chaque ballot porte un numéro de lot, une provenance d'élevage, un certificat ZQ ou Responsible Wool Standard. Si nous ne pouvons pas remonter à la ferme, nous ne prenons pas. Cela exclut beaucoup de fournisseurs moins chers. C'est notre seule politique d'achat.
Le voyage à Biella se fait en train depuis Milan, deux heures. On s'y rend deux fois par an pour les sélections. Les fileurs ne livrent jamais de catalogue par mail — il faut venir, toucher, peser, comparer. Cette obligation est une chance. Elle force à la lenteur, et la lenteur est ce qui distingue le travail du commerce.
Ce que nous achetons à Biella n'est pas seulement de la matière. C'est une tradition de quatre siècles, une discipline d'eau et de feu, et le droit d'écrire en bas de chaque pièce une mention que l'on retrouve sur peu d'étiquettes aujourd'hui : tissée en Italie, intégralement.