Naples, la confection sans machine
Comment se fait, encore aujourd'hui, un manteau cousu main dans une rue de Chiaia.
Il y a, à Naples, un mot pour désigner la couture du col d'un manteau quand elle est faite à la main — sprezzatura. Le mot vient de Castiglione, dans Le Livre du Courtisan, et désigne l'art de paraître sans effort. Appliqué à un vêtement, il signifie qu'aucune ligne, aucun pli, aucune piqûre n'est mécaniquement parfaite — mais que l'ensemble, vu à un mètre, paraît plus juste qu'un vêtement industriel.
Notre atelier napolitain est celui d'Antonio, troisième génération de tailleurs, installé dans une cour intérieure du quartier de Chiaia. Il emploie sept artisans. La spécialité de la maison est le manteau d'épaule molle — la ligne d'épaule tombe naturellement, sans rembourrage rigide, ce qui demande une parfaite tension du col et un assemblage de la manche en plusieurs essais. Aucune machine ne peut faire cette manche.
Pour notre Pièce N°III, le manteau double, voici ce qui se passe en atelier sur dix semaines. Première semaine, le draps Reda est étalé sur la table, examiné contre la lumière, retoilé pour repérer les défauts microscopiques. Deuxième semaine, le patron est tracé à la craie blanche, puis coupé avec des ciseaux Wiss à manche bois — jamais de découpe laser, qui chauffe le bord du tissu et le fragilise.
Troisième et quatrième semaines, montage des pièces principales — dos, devants, manches. Les coutures sont faites à la machine pour les longues lignes droites. Tout le reste — boutonnières, ourlets, doublure cupro, parements de col — est fait à la main, à l'aiguille fine. Une boutonnière main demande quarante minutes. Il y en a six sur le manteau double.
Cinquième et sixième semaines, mise en forme à la vapeur. Le manteau est suspendu sur un cintre lourd, exposé à la vapeur d'un fer professionnel. C'est cette étape qui donne au tombé sa stabilité — sans elle, le manteau bougerait à chaque saison. Septième semaine, derniers essais sur mannequin de bois, retouches au millimètre.
Les trois dernières semaines sont consacrées à la doublure cupro, aux poches passepoilées, aux finitions intérieures. Une étiquette en coton non blanchi est cousue à la main dans la patte de col. Elle porte le numéro de série de la pièce, le mois de confection, et le prénom du tailleur principal — Antonio sur la nôtre.
Le manteau quitte Naples emballé dans du papier de soie ivoire, expédié à Paris en deux jours. Il sera porté trente ans, peut-être plus. Aucune machine n'aurait pu le faire, et aucun atelier industriel n'aurait pu en justifier le prix.